Les trous noirs ne manquent pas de carburant. Pas même lorsqu’ils le font activement exploser.

C’est un paradoxe qui préoccupe les astrophysiciens depuis des années. Presque toutes les grandes galaxies hébergent un trou noir supermassif en leur cœur. Ces monstres pèsent des millions, voire des milliards de soleils. Ils grandissent en mangeant de la matière. Mais ce processus d’alimentation génère d’immenses jets d’énergie.

Ces jets chauffent le gaz environnant. Le gaz chaud ne s’effondre pas. Cela ne forme pas d’étoiles. Cela reste diffus. Ainsi, la propre production du trou noir disperse son approvisionnement alimentaire. Si le carburant s’échappe, le moteur devrait caler.

Ce n’est pas le cas. Pourquoi?

De nouvelles recherches de l’Université de Montréal et d’une équipe internationale suggèrent que la réponse est plus simple que nous le pensions. C’est un cycle. Une boucle. Un système de recyclage cosmique.

Voir l’invisible dans NGC 4696

L’équipe a examiné NGC 4696. Elle se trouve dans l’amas du Centaure, à environ 145 millions d’années-lumière. Cette galaxie n’est pas nouvelle pour nous. Des observations antérieures avaient déjà fait allusion à une spirale de gaz en forme de S s’enroulant autour de son trou noir central. Mais les détails étaient flous.

Pour y voir de plus près, les chercheurs ont pointé le spéléographe dans le proche infrarouge (NIRSpec) du télescope spatial James Webb (JWST) au cœur. Ils ont passé environ huit heures à regarder dans le noir.

Les résultats ont été suffisamment précis pour résoudre des structures de seulement 30 années-lumière de large. Pensez à cette échelle. Si une galaxie était réduite à la taille d’un terrain de football (environ 300 000 années-lumière comprimées à 100 mètres), JWST pourrait repérer une seule bille placée dessus à 50 kilomètres de distance.

Ce qu’ils ont vu était un disque en rotation. Pas n’importe quel disque. Un diamètre de 800 années-lumière. Le gaz ici est déchiré par la gravité du trou noir. Il se déplace à plusieurs centaines de kilomètres par seconde. La différence de vitesse entre un bord et l’autre ? Environ 600 kilomètres par seconde.

Mais le disque n’est pas isolé.

Des filaments y coulent.

L’autoroute des filaments

Ces filets de gaz sont le chaînon manquant.

Lorsque les jets chauffent la galaxie, le gaz est expulsé. Il s’étend dans l’espace interstellaire. Là, ça refroidit. En refroidissant, il se condense. Il forme de fins filaments ressemblant à des cordes.

Dans NGC 4696, ces filaments font office de camions de livraison. Ils transportent le gaz refroidi jusqu’au bord du disque rotatif. Le gaz s’y accumule. Ensuite, il est attiré. Il redevient du carburant pour le trou noir.

Pour la première fois, nous voyons tout le chemin. Chauffage. Refroidissement. Formation de filaments. Accumulation. C’est une boucle fermée.

“Ce que JWST révèle, c’est que les trous noirs pourraient bien être les ultimes recycleurs cosmiques.”

Julie Hlavacek-Larrondo a dirigé l’étude. Les données de son équipe montrent que le trou noir ne détruit pas seulement son environnement. Il s’agit de le remodeler en quelque chose qui peut se nourrir de lui-même. Le trou noir libère de l’énergie, chauffe le gaz, mais ce même gaz se refroidit ensuite en filaments qui tombent vers l’intérieur. Le cycle soutient la croissance.

Cordes magnétiques et haches oscillantes

Les observations sont une chose. La physique en est une autre. L’équipe a effectué des simulations informatiques pour voir comment cela fonctionne réellement.

Ils ont découvert que les champs magnétiques jouent un rôle important. Lorsque le gaz filamenteux tombe vers l’intérieur, les lignes magnétiques étirées agissent comme des cordes. Ils exercent un couple. Ils suppriment le moment cinétique du gaz. Sans cet élan pour le maintenir en rotation, le gaz peut tomber dans le disque au lieu de se disperser.

Cela explique pourquoi le disque se forme.

Les simulations ont également montré que le disque ne reste pas immobile. Ça vacille.

Pourquoi? Parce que les filaments viennent de partout. Ils arrivent de différentes directions. Cette entrée chaotique provoque le déplacement de l’axe du disque. Les jets d’énergie du trou noir suivent. Ils changent aussi.

Au lieu de souffler dans une direction et de laisser un point froid, les jets chauffent la région centrale de manière plus uniforme. Un chauffage uniforme empêche de gros morceaux de gaz de refroidir trop rapidement et de tomber de manière incontrôlable. Cela stabilise le système. Il maintient la boucle de rétroaction en marche.

Tous les trous ne sont pas identiques

Ce mécanisme de recyclage spécifique dépend de l’équilibre. Les jets sont puissants, mais pas trop.

Dans d’autres amas de galaxies, les trous noirs sont plus agressifs. Leurs jets sont si énergiques qu’aucun disque ne se forme. Le gaz reste dans un état chaotique, ne se stabilisant jamais dans les filaments ou dans la structure rotative vue ici dans NGC 4696. Le niveau d’activité dicte le comportement. Si le trou est trop solide, le système de recyclage sera complètement détruit.

Cette étude n’est qu’un début. C’est le premier de trois articles. L’analyse actuelle s’est concentrée sur les gaz chauds à 10 000 Kelvin. Des articles examinant différentes températures sont toujours en préparation.

La découverte a déjà déclenché davantage d’observations JWST. Les télescopes du monde entier s’alignent pour obtenir des vues coordonnées. Les chercheurs veulent savoir : d’autres galaxies possèdent-elles ce même moteur autonome ?

Nous avons enfin les outils pour vérifier. Et les trous noirs pourraient receler des secrets que nous n’avons même pas commencé à deviner.